"Au début, c'est pour nous évader des choses que nous pensons ; puis, lorsque nous sommes allés trop loin, pour nous perdre dans le regret de notre évasion..."
Cioran
"Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus,
rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands
de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en
saucissons de bataille... C'est le signe... Il est infaillible... C'est
par l'affection que ça commence."
"À mesure qu’on va vers l’Ouest, l’agitation moderne devient de plus
en plus grande, si bien qu’aux yeux des Américains les habitants de
l’Europe représentent un ensemble d’êtres amis du repos et du plaisir,
tandis qu’en réalité ils vont croisant leur vol continuel comme des
abeilles et des guêpes. Cette agitation est si grande que la culture
supérieure n’a plus le temps de mûrir ses fruits : c’est comme si les
saisons se succédaient trop rapidement. Par manque de repos notre
civilisation court à une nouvelle barbarie. En aucun temps les gens
actifs, c’est-à-dire les gens sans repos, n’ont été plus estimés. Il y a
donc lieu de mettre au nombre des corrections nécessaires que l’on doit
apporter au caractère de l’humanité, la tâche de fortifier dans une
large mesure l’élément contemplatif. Mais dès à présent tout individu
calme et constant de cœur et de tête a le droit de croire qu’il possède
non seulement un bon tempérament, mais une vertu d’utilité générale et
qu’en conservant cette vertu il remplit même un devoir fort élevé."
Après d'autres artistes de talent, voilà que disparaît Ettore Scola,
réalisateur du mythique "Affreux, sales et méchants", et
avec lui encore un peu de l’esprit politique que j’aimais. Celui qui se
moquait autant de cette droite qui s’accommode mieux de la charité que
de la justice, que de cette gauche qui défend une mythologie absurde du
prolétariat. Celui qui préférait affirmer sa singularité en clamant, selon un autre poète du cinéma italien,
qu’il est "intolérable d’être toléré", plutôt que de se ridiculiser
dans une lutte totalitaire contre des discriminations qui ne sont
parfois que des différences, et de flirter avec la censure de ce qui
remet en cause sa vision de la liberté. A l’époque, le film fit scandale
dans les milieux bien-pensants des deux bords. Aujourd’hui, il ne
sortirait probablement pas tant notre esprit critique s’est encore
appauvri. Voici l'extrait de la crèche de bidonville, avec la coupole de
Saint-Pierre de Rome en arrière-plan. Vive la provocation !
Les journaux ne m’intéressent plus. L’actualité m’apparaît
de plus en plus comme un phénomène illusoire, et un propos écrit voici vingt
siècles permet souvent de mieux appréhender un événement présent que les
bouffonneries de ceux qui se prennent pour les princes de l’information. Le
hasard voulut néanmoins que ma femme achetât « l’Obs » de ce début
d’année, lequel, trônant sur la table de la cuisine, était ouvert à la page de
l’éditorial de Jean Daniel. Le titre accrocha mon regard : « Le grand
échec des nihilistes ». Je pestai immédiatement, sachant ce que j’allai
trouver comme contenu de cet éditoto. Ce fut encore plus lamentable que prévu.
Jean Daniel se félicitait de l’échec, « et quel échec ! » de
ceux qui ne veulent que « détruire, détruire, détruire ». La preuve
du revers des terroristes, prétendument nihilistes ? La « réalisation
spectaculaire » (sic) de la COP 21. Passons sur le ridicule de ce prodige
qui aurait tant amusé Philippe Muray, pour revenir sur le contresens
régulièrement infligé au nihilisme. S’il ne savait pas déjà combien toute espérance est vaine, le voeu d'un véritable nihiliste serait à l'évidence de « détruire, détruire, détruire » le fanatisme des
hommes. Or il le voit à peu près partout, car comme le rappelle Cioran,
« dans tout homme sommeille un prophète, et quand il s'éveille il y a un
peu plus de mal dans le monde... ». C’est donc faire un mauvais procès aux
nihilistes que de qualifier ainsi les terroristes. Ces derniers sont en fait des idéalistes, purs produits d’une époque qui elle non plus,
contrairement à ce qu’on entend de la part des mêmes clowns, n’a rien de nihiliste.
J’en viens à préciser mon constat de départ : mieux vaut lire un texte âgé
de vingt siècles écrit par un penseur alerte, qu’un laïus contemporain pondu
par un journaliste sénile.
Les fêtes de fin
d’année, véritables sommations de divertissement et de communion, ont
l’impudence de se mesurer à mon plus fidèle et noble compagnon, l’ennui. Cette
agression me conduit volontiers, en guise de revanche, à accabler tel
interlocuteur sinon toute la tablée de convives des pensées pessimistes
auxquelles m’ont conduit trente-six ans de bagne dans un seul crâne, un seul
corps, un seul monde, bref, dans une existence désespérément à usage unique. Un
aveu si importun ne manque pas de me faire bêtement passer pour dépressif, et
le caractère intolérable de mes propos déclenche un engrenage systématique
d’objections dont voici la séquence habituelle. A table !
On me déclare que la
vie fut pourtant clémente à mon égard jusqu’ici, ce qui est assez vrai. Mais
les souvenirs les plus doux ne sont que des vestiges au milieu desquels je
déambule les yeux dans le vague et le cœur nostalgique. Je vais même plus loin
en suggérant que la lucidité devrait nous conduire à cueillir chaque instant
présent, pour peu qu’il soit heureux, avec la même nostalgie.
On me rappelle
combien je cautionnais l’idée de progrès et l’optimisme des Lumières à travers
mon intérêt pour les sciences. Je réponds, comme dans un billet précédent, que
mon abandon du progressisme ne fait pas de moi un réactionnaire, et que ces
amours scientifiques ne furent qu’un palier dans l’errance d’un esprit habité
très tôt par le besoin de se confronter au réel. Galilée et Darwin figurent
toujours parmi mes révolutionnaires favoris face aux mythes dont les hommes
abusent depuis la nuit des temps comme pansements sur les plaies béantes de
leur ignorance et sédatifs à leurs angoisses existentielles. Mais derrière ma
passion pour l’astronomie se cachait avant tout la dénonciation de l’emprise
des illusions sur nos perceptions, et derrière la défense de la théorie de
l’évolution le constat d’une frénésie de perpétuation de la vie, qui se joue de
nous et dépasse l’entendement scientifique même.
On m’explique que
l’espèce humaine ne saurait être à ce point médiocre et abusée, en prenant
cette fois pour preuve les avancées de la civilisation, des institutions, de la
politique. Je salue ces succès dont je bénéficie moi-même, mais mesure leur
fragilité en rappelant combien le besoin d’organiser la société sous leurs
auspices répond justement au constat de la barbarie des hommes. J’ajoute que toute
construction sociale ne peut promouvoir la lucidité sans révéler sa propre
vanité, et cette contrainte la pousse régulièrement vers des formes d’illusions
collectives dont l’histoire nous a montré la dangerosité.
On finit par
s’agacer de la dérision que j’oppose à l’altruisme de façade et au sens que
chacun s’évertue à donner à son misérable quotidien : ce besoin de sens
qui substitue la croyance à la pensée... C’en est trop, et me voici accusé de
n’être qu’un triste sire en représentation. Je me demande cependant qui, du
pessimiste ou de l’optimiste passant son temps à espérer, du nihiliste ou de
l’adepte de toute confession ou idéologie, de l’indifférent ou du prophète
souvent quelconque mais toujours totalitaire, est le plus insatisfait, le plus
narcissique, le plus redoutable, et au bout du compte le plus pathétiquement
comédien ? Toxicomanes de la consolation ! Larves condamnées au cocon à
perpétuité ! Tyrans du bonheur cosmétique ! A votre compagnie je
préfère celle de mes démons. Les vôtres sont pourtant là aussi, à vos
côtés : il vous suffit d’ouvrir les yeux. N’ayez crainte, une fois
apprivoisés, ils sont moins néfastes que vous ne l’imaginez - du moins pour
autrui, que vous dites tant aimer. Allez donc en votre enfer, et bonnes fêtes.
"Je suis en retard. Le salon et la salle à manger sont déjà bondés de
gens à qui je n'ai pas vraiment envie de parler. Deux grands sapins
bleus ornés de guirlandes clignotantes blanches sont disposés de part et
d'autre de la cheminée. Le lecteur de compacts diffuse de vieilles
chansons de Noël, enregistrées par les Ronettes dans les années
soixante. Un extra en smoking verse le champagne et le lait de poule,
confectionne Manhattans et Martinis, ouvre les bouteilles de pinot noir
Calera Jensen et de chardonnay Chappellet. Une rangée de bouteilles de
porto vingt ans d'âge soutient le bar de fortune entre deux vases de
poinsettias. On a recouvert une longue table pliante d'une nappe rouge,
elle-même recouverte de plats et d'assiettes et de raviers remplis de
noisettes grillées et de homard et de bisque aux huîtres et de soupe de
céleri aux pommes et de caviar Beluga et de toasts et de crème d'oignon
et d'oie rôtie farcie aux marrons et de bouchées à la reine au caviar et
de tartes aux légumes à la tapenade, de canard rôti et de poitrine de
veau rôtie aux échalotes et de gratin aux gnocchi et de strudel aux
légumes et de salade Waldorf et de coquilles Saint-Jacques et de
bruschetta au mascarpone et de truffes blanches et de soufflé au piment
vert et de perdreau rôti à la sauge avec des pommes de terre et des
oignons et du coulis d'airelles, de pudding à la compote et de truffes
au chocolat et de tarte soufflée au citron et de tarte Tatin aux noix de
pécan. Partout, des bougies allumées dans des chandeliers Tiffany en
argent massif. Et - bien que je ne puisse affirmer qu'il ne s'agit pas
là d'une hallucination -, il me semble bien apercevoir des nains vêtus
de costumes de lutins, verts et rouges avec bonnet de feutre pointu, se
promener avec des plateaux d'amuse-gueule. Préférant ne rien voir, je me
dirige droit vers le bar où je descends d'un trait un verre de
champagne potable, puis vers Donald Peterson à qui l'on a accroché des
bois de cerf en papier sur la tête, comme à la plupart des hommes
présents. De l'autre côté de la pièce, j'aperçois la fille de Maria et
David Hutton, Cassandra, cinq ans, vêtue d'une robe de velours et d'un
jupon Nancy Hasler, sept cents dollars. Après avoir bu mon deuxième
verre de champagne, je passe au double Absolut, et, suffisamment calmé,
examine la pièce avec plus d'attention. Les nains sont toujours là."
"Dans notre prime jeunesse nous sommes assis devant notre avenir, comme
les enfants devant le rideau du théâtre où la représentation va
commencer, dans une joyeuse et fiévreuse attente des choses qu’on va
voir. Une chance que nous ne sachions pas ce qu’on va vraiment voir… Car
à celui qui sait, ses enfants peuvent lui paraître quelquefois comme
d’innocents délinquants, qu’on vient de condamner non pas à mort, mais à
vivre, sans qu’ils aient encore entendu le détail de leur condamnation.
Cela n’empêche pas chacun de se souhaiter un grand âge, c'est-à-dire un
état où ils devront se dire « le présent est mauvais, et sera pire de
jour en jour », jusqu’à ce que vienne le pire du pire."