jeudi 31 décembre 2015

Le menu d'un trouble-fête

Les fêtes de fin d’année, véritables sommations de divertissement et de communion, ont l’impudence de se mesurer à mon plus fidèle et noble compagnon, l’ennui. Cette agression me conduit volontiers, en guise de revanche, à accabler tel interlocuteur sinon toute la tablée de convives des pensées pessimistes auxquelles m’ont conduit trente-six ans de bagne dans un seul crâne, un seul corps, un seul monde, bref, dans une existence désespérément à usage unique. Un aveu si importun ne manque pas de me faire bêtement passer pour dépressif, et le caractère intolérable de mes propos déclenche un engrenage systématique d’objections dont voici la séquence habituelle. A table !

On me déclare que la vie fut pourtant clémente à mon égard jusqu’ici, ce qui est assez vrai. Mais les souvenirs les plus doux ne sont que des vestiges au milieu desquels je déambule les yeux dans le vague et le cœur nostalgique. Je vais même plus loin en suggérant que la lucidité devrait nous conduire à cueillir chaque instant présent, pour peu qu’il soit heureux, avec la même nostalgie. 

On me rappelle combien je cautionnais l’idée de progrès et l’optimisme des Lumières à travers mon intérêt pour les sciences. Je réponds, comme dans un billet précédent, que mon abandon du progressisme ne fait pas de moi un réactionnaire, et que ces amours scientifiques ne furent qu’un palier dans l’errance d’un esprit habité très tôt par le besoin de se confronter au réel. Galilée et Darwin figurent toujours parmi mes révolutionnaires favoris face aux mythes dont les hommes abusent depuis la nuit des temps comme pansements sur les plaies béantes de leur ignorance et sédatifs à leurs angoisses existentielles. Mais derrière ma passion pour l’astronomie se cachait avant tout la dénonciation de l’emprise des illusions sur nos perceptions, et derrière la défense de la théorie de l’évolution le constat d’une frénésie de perpétuation de la vie, qui se joue de nous et dépasse l’entendement scientifique même. 

On m’explique que l’espèce humaine ne saurait être à ce point médiocre et abusée, en prenant cette fois pour preuve les avancées de la civilisation, des institutions, de la politique. Je salue ces succès dont je bénéficie moi-même, mais mesure leur fragilité en rappelant combien le besoin d’organiser la société sous leurs auspices répond justement au constat de la barbarie des hommes. J’ajoute que toute construction sociale ne peut promouvoir la lucidité sans révéler sa propre vanité, et cette contrainte la pousse régulièrement vers des formes d’illusions collectives dont l’histoire nous a montré la dangerosité.

On finit par s’agacer de la dérision que j’oppose à l’altruisme de façade et au sens que chacun s’évertue à donner à son misérable quotidien : ce besoin de sens qui substitue la croyance à la pensée... C’en est trop, et me voici accusé de n’être qu’un triste sire en représentation. Je me demande cependant qui, du pessimiste ou de l’optimiste passant son temps à espérer, du nihiliste ou de l’adepte de toute confession ou idéologie, de l’indifférent ou du prophète souvent quelconque mais toujours totalitaire, est le plus insatisfait, le plus narcissique, le plus redoutable, et au bout du compte le plus pathétiquement comédien ? Toxicomanes de la consolation ! Larves condamnées au cocon à perpétuité ! Tyrans du bonheur cosmétique ! A votre compagnie je préfère celle de mes démons. Les vôtres sont pourtant là aussi, à vos côtés : il vous suffit d’ouvrir les yeux. N’ayez crainte, une fois apprivoisés, ils sont moins néfastes que vous ne l’imaginez - du moins pour autrui, que vous dites tant aimer. Allez donc en votre enfer, et bonnes fêtes.




mardi 29 décembre 2015

La nausée festive



"Je suis en retard. Le salon et la salle à manger sont déjà bondés de gens à qui je n'ai pas vraiment envie de parler. Deux grands sapins bleus ornés de guirlandes clignotantes blanches sont disposés de part et d'autre de la cheminée. Le lecteur de compacts diffuse de vieilles chansons de Noël, enregistrées par les Ronettes dans les années soixante. Un extra en smoking verse le champagne et le lait de poule, confectionne Manhattans et Martinis, ouvre les bouteilles de pinot noir Calera Jensen et de chardonnay Chappellet. Une rangée de bouteilles de porto vingt ans d'âge soutient le bar de fortune entre deux vases de poinsettias. On a recouvert une longue table pliante d'une nappe rouge, elle-même recouverte de plats et d'assiettes et de raviers remplis de noisettes grillées et de homard et de bisque aux huîtres et de soupe de céleri aux pommes et de caviar Beluga et de toasts et de crème d'oignon et d'oie rôtie farcie aux marrons et de bouchées à la reine au caviar et de tartes aux légumes à la tapenade, de canard rôti et de poitrine de veau rôtie aux échalotes et de gratin aux gnocchi et de strudel aux légumes et de salade Waldorf et de coquilles Saint-Jacques et de bruschetta au mascarpone et de truffes blanches et de soufflé au piment vert et de perdreau rôti à la sauge avec des pommes de terre et des oignons et du coulis d'airelles, de pudding à la compote et de truffes au chocolat et de tarte soufflée au citron et de tarte Tatin aux noix de pécan. Partout, des bougies allumées dans des chandeliers Tiffany en argent massif. Et - bien que je ne puisse affirmer qu'il ne s'agit pas là d'une hallucination -, il me semble bien apercevoir des nains vêtus de costumes de lutins, verts et rouges avec bonnet de feutre pointu, se promener avec des plateaux d'amuse-gueule. Préférant ne rien voir, je me dirige droit vers le bar où je descends d'un trait un verre de champagne potable, puis vers Donald Peterson à qui l'on a accroché des bois de cerf en papier sur la tête, comme à la plupart des hommes présents. De l'autre côté de la pièce, j'aperçois la fille de Maria et David Hutton, Cassandra, cinq ans, vêtue d'une robe de velours et d'un jupon Nancy Hasler, sept cents dollars. Après avoir bu mon deuxième verre de champagne, je passe au double Absolut, et, suffisamment calmé, examine la pièce avec plus d'attention. Les nains sont toujours là."

Bret Easton Ellis, American Psycho

lundi 7 décembre 2015

Tu verras

"Dans notre prime jeunesse nous sommes assis devant notre avenir, comme les enfants devant le rideau du théâtre où la représentation va commencer, dans une joyeuse et fiévreuse attente des choses qu’on va voir. Une chance que nous ne sachions pas ce qu’on va vraiment voir… Car à celui qui sait, ses enfants peuvent lui paraître quelquefois comme d’innocents délinquants, qu’on vient de condamner non pas à mort, mais à vivre, sans qu’ils aient encore entendu le détail de leur condamnation. Cela n’empêche pas chacun de se souhaiter un grand âge, c'est-à-dire un état où ils devront se dire « le présent est mauvais, et sera pire de jour en jour », jusqu’à ce que vienne le pire du pire."

Arthur Schopenhauer

lundi 30 novembre 2015

L'humeur automnale



 Antonin Slavicek, Dans le brouillard d'automne

« Plus la saison était triste, plus j’étais heureux. J’ai toujours aimé l’automne ; la pluie, les vents, les frimas, en rendant les communications moins faciles, isolent les habitants des campagnes ; on se sent à l’abri des hommes. Je voyais avec un plaisir toujours nouveau s’approcher la saison des tempêtes, les corneilles se rassembler dans la prairie de l’étang en innombrables bataillons, et venir se percher à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand bois ; lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour d’une forêt, et que j’entendais tomber les feuilles, j’étais alors dans la disposition la plus naturelle à mon cœur. Si en regagnant le château je rencontrais quelque laboureur à l’orée d’un champ, je m’arrêtais pour contempler cet homme né parmi les gerbes où il devait être moissonné et qui pour ainsi dire retournant la terre de son tombeau avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l’automne. Ce sillon qu’il venait de creuser était le monument destiné à lui survivre ; j’ai vu les pyramides du désert, et ces sillons abandonnés sous mes bruyères ; les uns comme les autres n’attestent que les travaux et la rapidité des jours de l’homme. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires de ma vie, Livre III

samedi 14 novembre 2015

Ces agneaux sont des loups


Les patients qui, ce matin, m’ont spontanément livré leur interprétation des événements dramatiques de Paris et les réponses qui leur semblent souhaitables, l’ont tous fait en manifestant violence radicale, repli identitaire, essentialisation des musulmans. Leur esprit, désorienté par la peur et ivre d’une brutalité qui au fond les fascine, s'abandonnait ainsi aux mêmes engrenages que celui du premier terroriste venu. Un type que j’apprécie dans la vie de tous les jours, abonné de longue date à Charlie Hebdo, a suggéré « d’attaquer ceux qui nous attaquent » en envoyant « nos » avions de chasse raser La Mecque…
L’horreur appelle donc l’horreur. Les institutions ne sont que des garde-fous fragiles, auxquels le quidam ne consent que pour se préserver d’abord lui-même. S’il éprouve l’impression que les remparts de la civilisation ne protègent plus assez ses intérêts, le voilà prompt à les enjamber pour laisser s’exprimer une sauvagerie longtemps refoulée. L’homme restera toujours un loup pour l’homme, que ce soit au nom d’une religion, d’une idéologie, d’un mode de vie. Dès lors, reste comme seul sauveur de l’espèce humaine celui qui ne croit justement en aucun salut, et qui, attendant calmement sa propre disparition, laisse vivre les autres, sans imaginer un instant que le monde puisse réellement se conformer à ses représentations illusoires ni satisfaire ses vaines espérances.

jeudi 8 octobre 2015

Les rivages sont des mirages

 William Turner, Port Ruysdael

Plus jeune, je croyais à l’idée de Progrès. Il faut dire aussi que je croyais en l’Homme. La conscience de l'incurable absurdité de mon existence et l’exercice de la médecine auprès des autres me lavèrent petit à petit de ces illusions. Ni "l’Homme", ni "le Progrès", pas plus que "le Peuple" ou que sais-je encore, ne méritent leurs majuscules emphatiques et idéalistes. L'homme ? Ce terme ne désigne plus que celui qui se tient devant moi. Le progrès ? Un confort provisoire, n'ayant rien de plus à offrir qu'un simple sursis. Le peuple ? Une somme d'individus domestiqués par la distraction ou par l'intérêt. Alors je me retranchai dans ma bibliothèque, et pour conjurer les fadaises auxquelles j'avais cru, me tournai vers les écrivains réactionnaires. J'appliquai sur mes plaies le sel de leur style dévastateur, tellement plus stimulant que le miel des prédicateurs du bonheur à venir. Las ! Au fil des pages je m’aperçus que la nostalgie de ces éternels mécontemporains était comme polluée, relevant trop souvent d’une semblable idée de perfectibilité du réel, mais à rebours. Le "monde meilleur" est une espérance chez les progressistes et un regret chez les réactionnaires ; au bout du compte, ces deux camps apparemment opposés pataugent dans la même illusion. Et voilà comment le souffle de l'intranquillité fait dériver mon esprit vers un pessimisme de plus en plus épuré, au large de tout rivage où se reposer.

jeudi 1 octobre 2015

Il ne doit en rester qu'un

Ces derniers temps, aucun journaliste n’a manqué de nous annoncer dans la joie le redémarrage de la croissance grâce à la consommation des ménages. Les économistes, évidemment les seuls interviewés dans l’urgence de cette bonne nouvelle, poussent des soupirs de soulagement : le consumérisme est une nouvelle fois validé comme la panacée de la bonne marche du monde. Peu importe qu’il s’agisse du plus grand totalitarisme de l’histoire. Et le génocide culturel le plus doux, le plus intime, donc le plus redoutablement efficace, va pouvoir se poursuivre. Car il ne doit en rester qu’un – en sept milliards d’exemplaires.
Au nom de la télévision, de la publicité et de la carte bancaire, Sainte-Trinité de la consommation, amen.


lundi 21 septembre 2015

Par la diagonale


"Je me sens la tête et quelquefois le cœur gonflés, mais je ne puis rien achever et pour ainsi dire rien entreprendre. Je trouve le soir que le devoir a pris tout mon temps : il faut s’endormir comme la veille sans avoir pu suivre aucune de mes vues... Le besoin de produire sans explosion possible ! Il y a de quoi crever. Jugez de la fermentation ! C’est tout juste la machine de Papin. Quelquefois, pour me tranquilliser, je pense (sincèrement, sur mon honneur !) que ces espèces d’inspirations qui m’agitent comme une pythonisse ne sont que des illusions, de sottes bouffées du pauvre orgueil humain, et que si j’avais toute ma liberté, il n’en résulterait à ma honte qu’un "ridiculus mus". D’autres fois, j’ai beau m’exhorter aussi bien que je puis à la raison, à la modestie, à la tranquillité, une certaine force, un certain gaz indéfinissable m’enlèvent malgré moi comme un ballon. Je me perds dans les nues, je voudrais faire... Je voudrais, je ne sais pas trop ce que je voudrais. Peut-être que les circonstances me feront vouloir, à la fin, une seule chose. Tiraillé d’un côté par la philosophie et de l’autre par les lois, je crois que je m’échapperai par la diagonale..."

Joseph de Maistre - Lettre au marquis de Barol, 24 juillet 1785

lundi 7 septembre 2015

jeudi 3 septembre 2015

Gimme Shelter


Aux chiottes les races les nations
Aux chiottes les ethnies les religions
Aux chiottes ces identités essentialisées
Qu’on colle aux autres et sur soi tous étiquettés
Je pleure et me sens apatride athée révolté
Mais ce n’est qu’une mauvaise passe
Je vais me ressaisir et retrouver bientôt ma place
Dans cette société inepte bourgeoise dégueulasse
Qui ne sait que faire de sa liberté sinon se camer de télé
Demain je retournerai les soigner pour gagner mon blé
Pour payer mon bonheur vendu à un banquier
Et oublier que mes enfants de tir sont à portée
Et oublier qu’Aylan Kurdi
N’était qu’à un baiser d’ici.

dimanche 23 août 2015

Des vibrations courent le long du fil

 

Depuis peu, cet endroit reculé de la Toile s'agite d'un léger frémissement. L'araignée que j'ai dans la tête fut d'abord étonnée de ce mouvement, avant de remarquer que le sieur Frédéric Schiffter en était le discret et aimable artisan. En fait, je dois dire que je n'avais donné rendez-vous à personne au fond de ce trou. Aucune envie de m'expliquer auprès de telle ou telle connaissance qui ne comprendrait rien à mon désir récent de donner forme au pessimisme et aux contradictions qui m'habitent, me stimulent et m'amusent. Médecin le jour, nihiliste la nuit, se laissant aller par sentimentalisme (et nostalgie) à quelques retours au carbu de romantisme de gauche, et par séduction littéraire (et nostalgie aussi) à quelques élans réactionnaires : chers visiteurs, il ne faut s'attendre à rien de cohérent devant le cloaque de mes réflexions désordonnées et intranquilles. Peut-être est-ce pour me rassurer, mais j'ai fini par me dire que le besoin de cohérence conduisait souvent à un assèchement de la pensée. Cependant je sais qu'avec des lecteurs de Schiffter, comme avec les deux ou trois inconnus qui avaient déjà échoué ici, je ne ressentirai pas la nécessité de me justifier. Continuons donc, nous verrons où ça nous mène - en espérant que ce ne soit nulle part, comme prévu.

vendredi 14 août 2015

Mon beau Sapin

Le Sapin est un arbre conifère originaire des régions tempérées de l’hémisphère nord, appartenant à la sous-famille des Abietoideae, à la famille des Pinaceae, et au genre Abies. Il est, dans la tradition chrétienne, utilisé comme décoration lors des fêtes de fin d’année. L’habitude veut que l’on recouvre alors l’arbre d’une étoile, de guirlandes et de boules de diverses tailles et couleurs pour la joie des petits comme des grands – un peu moins pour les dépressifs qui, de toute façon, ne sont jamais contents. Hormis les nombreuses plantations arboricoles destinées à satisfaire l’occidental en donnant un peu de charme à l’horreur consumériste de Noël, il existe d’autres modes d’élevage, consacrés à l'élaboration d’un bois tendre, léger et bon marché, dévolu notamment à la fabrication de meubles IKEA dont la fonctionnalité permet à l’acquéreur de passer sur leur laideur, et dont le prix « compétitif » évite de trop s’interroger sur l’obsolescence de l’objet le jour même de l’achat. Enfin on peut rappeler, après avoir écouté ce matin sur France Inter notre enthousiaste Ministre des Finances et des Comptes Publics, que le Sapin reste un choix très fiable pour la production de la langue de bois.

lundi 8 juin 2015

Précis de démystification

Luc Ferrygolo


L'Abbé Pierre Rabhi aime les pauvres


Boris Cyrulnik sa mère et tue son père


" Inquiets de voir disparaître les seuls sentiers battus, les seules voies d'un ethos, fussent-elles de garage, qu'ils pouvaient suivre hier encore avec une relative sûreté - un parcours scolaire et universitaire, suivi d'une carrière professionnelle, accompagnée d'une vie de famille et, pour finir, d'une retraite ; fatigués des divertissements festifs impuissants à les distraire de leur condition de Narcisses égarés ; gagnés par les phobies écologiques du nouveau millénaire ; effrayés par les surenchères de la violence terroriste, les voilà, pour un grand nombre d'entre eux, pris au piège de leur individualisme sans Dieu ni Progrès, avides de Sens, de Sagesse ou de Spiritualité. Pour certains, il est trop tard. Harcelés par les impératifs de production, minés par l'angoisse d'être jetés hors de la course au profit, surdosés en pilules psychotropes, ils se suicident chez eux ou sur leur lieu de travail - à la cadence, selon les statistiques récentes, d'une mort par heure. D'autres se fourrent dans des sectes new age, se convertissent au régime végétarien, se soignent par l'homéopathie, cultivent ou achètent des produits "bio", ne jurent que par l'"authenticité". Les plus crédules, alléchés par l'initiation, le mystère, la méditation, le "travail sur soi", affectionnent les livres de sciences ésotériques et de spiritualité bouddhistes indienne, zen ou tibétaine. D'autres encore, se croyant plus avisés, désireux d'enrichir leur réflexion, de fortifier leur fibre humaniste et de construire leur "monde intérieur", avec ses règles, ses fins, ses repères, et, pourquoi pas, de s'engager au service de l'Homme ou de la Nature, se rabattent sur une culture philosophique agrémentée de références livresques, mais pas trop, garanties par un label professoral. Telle est la clientèle des ces idéologies portatives, à usage personnel, nommées "éthiques", reprises de sagesses antiques, mixées et compilées en livres ou manuels de recettes magiques pour une vie heureuse, joyeuse, réussie et responsable. Dénués, bien sûr, du moindre effet bénéfique mental, intellectuel ou thérapeutique sur leurs consommateurs - cela se verrait -, ces produits, en France, assurent au moins la félicité et la réussite éditoriales de professeurs bon teint comme de leurs homologues alter-universitaires et populaires aussi pontifiants. En ces temps de délocalisation massive et brutale des âmes, tous ces bonimenteurs, concurremment avec des "spécialistes" du stress, de la dépression, de la médecine douce, de la "résilience", que sais-je encore, parviennent à se tailler un franc succès commercial sur le marché toujours plus porteur et rentable des raisons de vivre. "

Frédéric Schiffter, Le bluff éthique


Michel Onfray mieux d'aller prendre l'air


David Servan-Schreiberézina


Un Ricard bon d'accord mais c'est le dernier hein

lundi 1 juin 2015

Généalogie de la frénésie


"Rien n’est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes, que de considérer la cause véritable de l’agitation perpétuelle dans laquelle ils passent toute leur vie.

C’est pourquoi quand je me suis mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls et les peines où ils s’exposent à la Cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses, d’où naissent tant de querelles, de passions, et d’entreprises périlleuses et funestes ; j’ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi, n’en sortirait pas pour aller sur la mer, ou au siège d’une place : et si on ne cherchait simplement qu’à vivre, on aurait peu de besoin de ces occupations si dangereuses.

Mais quand j’y ai regardé de plus près, j’ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d’une cause bien effective, c’est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser, et que nous ne voyons que nous.

Mais pour tous ceux qui n’agissent que par les mouvements qu’ils trouvent en eux et dans leur nature, il est impossible qu’ils subsistent dans ce repos et de se voir, sans être attaqués de chagrin et de tristesse. L’homme qui n’aime que soi ne hait rien tant que d’être seul avec soi. Il ne recherche rien que pour soi, et ne suit rien tant que soi ; parce que quand il se voit, il ne se voit pas tel qu’il se désire, et qu’il trouve en soi même un amas de misères inévitables, et un vide de bien réels et solides qu’il est incapable de remplir.

Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes charges, d’ailleurs si pénibles, c’est qu’ils sont sans cesse détournés de penser à eux.

Prenez-y garde. Qu’est-ce autre chose d’être Surintendant, Chancelier, premier Président, que d’avoir un grand nombre de gens, qui viennent de tous côtés, pour ne leur laisser par une heure en la journée où ils puissent penser à eux mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce, et qu’on les renvoie à leurs maisons de campagne, où ils ne manquent ni de biens ni de domestiques pour les assister en leurs besoins, ils ne laissent pas d’être misérables, parce que personne ne les empêche plus de songer à eux.

(...) Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser : c’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c’est une consolation bien misérable, puis qu’elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu’en le cachant elle fait qu’on ne pense pas à le guérir véritablement. Ainsi par un étrange renversement de la nature de l’homme, il se trouve que l’ennui qui est son mal le plus sensible est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu’il peut contribuer plus que toute chose à lui faire chercher sa véritable guérison ; et que le divertissement qu’il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu’il l’éloigne plus que toute chose de chercher le remède à ses maux. Et l’un et l’autre est une preuve admirable de la misère, et de la corruption de l’homme, et en même temps de sa grandeur ; puisque l’homme ne s’ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d’occupations que parce qu’il a l’idée du bonheur qu’il a perdu ; lequel ne trouvant pas en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans se pouvoir jamais contenter..."

Blaise Pascal, Pensées

jeudi 21 mai 2015

De la démocratie en France

Agnès Saal, déposée depuis l'INA au Ministère de la Culture par le premier taxi


"Si je jette, messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée, ce qui s'y passe m'effraie et m'inquiète. Ce que j'y vois, messieurs, je puis l'exprimer par un mot : les mœurs publiques s'y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées ; elles s'y altèrent de plus en plus tous les jours ; de plus en plus aux opinions, aux sentiments aux idées communes, succèdent des intérêts particuliers, des visées particulières, des points de vue empruntés à la vie et à l'intérêt privés.
(…) Messieurs, si le spectacle que nous donnons produit un tel effet vu de loin des confins de l'Europe, que pensez-vous qu'il produit en France même sur ces classes qui n'ont point de droits, et qui, du sein de l'oisiveté à laquelle nos lois les condamnent, nous regardent seuls agir sur le grand théâtre où nous sommes ? Que pensez-vous que soit l'effet que produise sur elles un tel spectacle ? Pour moi, je m'en effraye. On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute ; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. 
(...) Songez, messieurs, à l'ancienne monarchie ; elle était plus forte que vous, plus forte par son origine ; elle s'appuyait mieux que vous sur d'anciens usages, de vieilles mœurs, sur d'antiques croyances ; elle était plus forte que vous, et cependant elle est tombée dans la poussière. Et pourquoi est-elle tombée ? Croyez-vous que ce soit par tel accident particulier ? Pensez-vous que ce soit le fait de tel homme, le déficit, le serment du jeu de paume, La Fayette, Mirabeau ? Non, messieurs ; il y a une cause plus profonde et plus vraie, et cette cause c'est que la classe qui gouvernait alors était devenue, par son indifférence, par son égoïsme, par ses vices, incapable et indigne de gouverner."

Alexis de Tocqueville, Assemblée Nationale, discours du 27 janvier 1848 (extraits).


mercredi 15 avril 2015

Verbatim hystérique

Docteur aujourd'hui je viens pour ma bouche J'ai toujours des aphtes Je sors d'un gros herpès La bouche en sang Problèmes dentaires Langue sèche Je suis larguée La vessie me brûle J'ai des hémorroïdes Ma névralgie pudendale Ma fibromyalgie Encore des coliques Et mes douleurs articulaires Vie compliquée Mon mari Ma descente anale Je suis très active Je n'arrive pas à comprendre Épuisement Sensation de brûler de l'intérieur comme un brasier Les yeux aussi Je ne peux plus parler et la voix enrouée Ce n'est pas psychosomatique La paupière du haut surtout le matin est doublée de volume Problèmes au niveau des boyaux Diminuée physiquement Sentiment de solitude J'ai osé demander de l'aide pour comprendre Je n'ai plus de vie sociale Problèmes de couple Avoir les enfants à la maison c'est infernal Je n'arrive plus à me soigner les trois doigts de pied droits Puis-je avoir des séances de kiné Je viens de faire mes lunettes et j'ai pas fini Je suis en plein appareillage dentaire et c'est très dur C'est compliqué au niveau familial je dois utiliser l'argent de ma maman Il commence à devenir violent et grossier Je voudrais quand même rester chez moi J'ai une hygiène de vie j'y tiens absolument Mon souci c'est que je ne perds pas la boule Vous voyez je préfère ne pas en parler aux enfants Mais si je quitte ma maison je vais perdre pied La cruauté c'est pas utile Même pas une gorgée de Champagne et je vomis Je sais plus quoi faire pour mon dos des douleurs des douleurs

Docteur ? Dooocteur ? Vous m'écoutez ? A quoi pensez-vous ?



dimanche 29 mars 2015

Le renégat

"De reniement en reniement, son existence s'amenuise : plus vague et plus irréel qu'un syllogisme de soupirs, comment serait-il encore un être de chair ? Exsangue, il rivalise avec l'Idée ; il s'est abstrait de ses aïeux, de ses amis, de toutes les âmes et de soi ; dans ses veines, turbulentes autrefois, repose une lumière d'un autre monde. Émancipé de ce qu'il a vécu, incurieux de ce qu'il vivra, il démolit les bornes de toutes ses routes, et s'arrache aux repères de tous les temps. "Je ne me rencontrerai plus jamais avec moi", se dit-il, heureux de tourner sa dernière haine contre soi, plus heureux encore d'anéantir - dans son pardon - les êtres et les choses."
Emil Cioran, Précis de décomposition

Andreas Lubitz

vendredi 13 mars 2015

Colopathie politique

- Docteur, voilà mon problème : je ne supporte plus les légumes verts.
- Et bien, Mme Crottemolle, je vais vous faire une confidence : moi non plus.



vendredi 27 février 2015

Métamorphose de l'amante

Elle trône au premier rang des profils de patients pénibles, la mante. Cette mégère castratrice ne consulte jamais pour elle-même, mais accompagne systématiquement son mari, rebaptisé sans vergogne « Pupuce », « Bébé », ou « Trésor » devant toute la salle d'attente. Lui arrive le regard bas, la main molle. Il ne peut pas en placer une. Maman a préparé sa liste de plaintes, qu’elle débite comme chez l'épicier en affichant son sourire gênant, juste destiné à enrober une autorité déplacée. Elle vient scruter le poids sur la balance, elle tente de deviner à l’avance les chiffres tensionnels, elle déblatère pendant l’auscultation pulmonaire, elle suggère la prescription du haut de son Larousse médical. Et lui ne dit toujours rien ; ou s'il tente de lui couper la parole, son élan de rébellion sera vite écrasé sous un sarcasme qui se veut anodin mais en dit bien assez. Ce n’est plus une femme, c’est une infâme. J'abrège la consultation pour raccourcir le supplice - le mien, car celui du malheureux ne prendra fin que dans la tombe : la mante a naturellement une espérance de vie supérieure à celle de son conjoint.

Mantis religiosa

jeudi 26 février 2015

L'UP buissonnière

La vidéo qui suit est dédicacée à Monsieur Onfray. Chez Monsieur Onfray, on ne fraye pas avec la canaille. Monsieur Onfray est là pour nous dire ce qui est Bien et ce qui est Mal. Dans le couloir qui mène à sa classe, Monsieur Onfray nous a tous alignés et vérifie que nos mains sont bien propres, bien savonnées comme il nous l’a appris. Malheur au récalcitrant, qui prendra sur les doigts un coup de règle. Pas commode, sa règle. On l’appelle « l’Ethique ». Si vous avez de vilaines pensées, elle se chargera de vous rééduquer - en toute bonne conscience, hein, c’est juste qu’il faut un peu de discipline pour apprendre l’hédonisme qui fera de nous des gens heureux merci M’sieur ! 

La classe de Monsieur Onfray s’appelle l’UP : U comme « Université », pour bien montrer à tous les sorbonnards qu’on n’a pas besoin d’eux pour faire les choses sérieusement. Notre maître a tellement travaillé ; il a tout lu pour nous. Il se charge ensuite de nous inculquer son interprétation, qui est la seule valable, bien entendu. 
P pour « Populaire », comme dans « Révolution Populaire ». C’est si beau un peuple. Surtout en ce moment.

Mais voilà. Depuis quelque temps déjà je fais l’UP buissonnière. J’ai dans ma bibliothèque des livres où il ne faut pas plonger les yeux, car Monsieur Onfray les a mis à l’index. Mais quoi, quel plaisir que le style... Et quel style chez ceux qui nous disent que le monde n’est que ce qu’il est, que l’existence est absurde, et que les marchands de bonheur et de prêt-à-porter philosophique ne restent de tout temps que de vulgaires illusionnistes.

Cette vidéo, donc, est pour Monsieur Onfray. S’il avait été sur le plateau ou dans le public, il aurait sûrement fait un scandale face à cet aventurier-voyou qu’était Cizia Zykë. On l’aurait vu s’agiter, comme aujourd’hui les invités, les chroniqueurs et les animateurs suintant de moraline des talk-shows pour décérébrés cathodiques. Pivot aurait été cloué au pilori pour complaisance, coupable d’une interview restée civile malgré l’outrance des réponses. Et pourtant... Quel style, quelle gueule. Un baroudeur. Un tatoué. De toute évidence, l’aventure n’est pas faite pour les prêcheurs de vertu, les professionnels de l’indignation, les touristes innocents. 

Ne le dites pas à Monsieur Onfray : j’ai commandé le bouquin de Zykë. S’il est bon, je vous le prêterai. Sous le manteau.


dimanche 22 février 2015

A l'abri


Le rat de bibliothèque - Carl Spitzweg

"Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l'incessant déluge de la sottise humaine."

Joris-Karl Huysmans, A rebours

jeudi 19 février 2015

Mon cher confrère

"Je soigne les gens parce que, quand ils sont malades, ils sont encore plus méchants."
Louis-Ferdinand Céline

lundi 16 février 2015

Banane




Récemment France Inter avait invité pour la énième fois l’Abbé Pierre Rabhi à vendre sa soupe. Comme d’habitude, les journalistes l’ont brossé dans le sens du poil sans émettre la moindre objection devant cet étalage de philosophie brouillonne et mystique qui part dans tous les sens, surtout le sens rétrograde. Comme d’habitude, ses disciples bobos-écolos qui pullulent autant que des micro-organismes sur un légume bio se sont manifestés pour dire que leur saint homme devait se déclarer candidat à la présidentielle - rien que ça. Et comme d’habitude je pouffais en écoutant ce blabla rédempteur du retour à la nature, cette pseudo-science agricole inefficiente, ce nouvel évangile post-moderne pour têtes creuses et chakras défoncés. 
Sur cette radio du Service Public, on ne laissera donc jamais la parole à un contradicteur raisonnable de cette imposture ; ce qui montre combien ce discours simpliste est dominant en ce moment, n’en déplaise à tous ses partisans qui aiment croire qu’ils sont une poignée de résistants hors du commun. Alors allez-y les mutins moutons, votez Pierre Rabhi, qui propose le modèle le plus obscurantiste, libéral et réactionnaire qui soit, dissimulé derrière un sermon "humaniste" néo-chrétien. Mais au lieu des lendemains qui chantent, vous aurez les hiers qui criaient famine. Et avant de vous convertir absolument au "local", n'oubliez pas de manger une dernière banane, car vous n’en reverrez plus.