"Au début, c'est pour nous évader des choses que nous pensons ; puis, lorsque nous sommes allés trop loin, pour nous perdre dans le regret de notre évasion..."
Cioran
« Ma curiosité et ma répulsion, ma terreur aussi devant
son regard d’huile et de métal, devant son obséquiosité, sa ruse sans vernis,
son hypocrisie étrangement non voilée, ses continuelles et évidentes
dissimulations, devant ce mélange de canaille et de fou. Imposture et infamie
en pleine lumière. Son insincérité est perceptible dans tous ses gestes, dans
toutes ses paroles. Le mot n’est pas exact, car être insincère c’est cacher la
vérité, c’est la connaître, mais en lui nulle trace, nulle idée, nul soupçon de
vérité, ni de mensonge d’ailleurs, rien, sinon une âpreté immonde, une démence
intéressée... »
« Je n’ai jamais apprécié les gens en fonction de ce qu’ils
font, mais toujours en fonction de ce qu’ils sont. C’est pour ça que
quand on me dit de quelqu'un "c’est un raté, il n’a rien fait", ça n’a
aucune espèce d’importance. Je ne trouve pas qu’il faille se réaliser. Mais il
faut quand même être quelqu’un. En ce sens, j’ai connu des gens extraordinaires
dans ma vie, dont on ne parlera jamais dans la littérature mais ça n’a aucune
importance. Ce qui compte, c’est ce qu’un être est. J’irai même plus loin :
je crois que sur le plan métaphysique, une conversation avec quelqu’un qui a
des angoisses personnelles – disons une concierge inquiète… Elle est plus
intéressante qu’un philosophe satisfait de lui-même, infatué. »
Cioran, entretien avec Christian Bussy
Et pour ceux qui ont 27 minutes 49 secondes à perdre correctement en attendant la mort, je partage ici l'intégralité de l'entretien :
Comme chaque année, à l’issue d’un blabla sidéralement vide devant
des pantins se satisfaisant davantage d’avoir été choisis que de choisir
leurs questions, le Président de notre République finissante battra la
campagne dans les jardins de son palais, où de serviles acteurs de la
société du spectacle, comédiens, journalistes, patrons, syndicalistes,
se goinfreront de petits fours, avant que certains d’entre eux soient
épinglés de la friandise républicaine. Pêle-mêle, seront adoubés cette
fois-ci Marion Cotillard, Pierre Richard, Ariane Ascaride, Matthieu
Ricard, Nonce Paolini, Alain Duhamel, Jacques Juillard, Nicole Notat,
etc. Avant de s’agenouiller dans le caniveau, toute cette basse-cour ferait mieux
de lire Cyrano pour saisir la distinction entre l’orgueil et la vanité…
« LE BRET Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, La fortune et la gloire...
CYRANO Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci ! D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François" ?... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la Lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
« Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière, sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d'obéissance ; très Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté A se renfermer dans la fraîcheur des latrines : Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet Derrière la maison, en hiver, s'illunait, Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son œil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots ! Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes, De l'enfant se jetaient sur cet étonnement. C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !
A sept ans, il faisait des romans, sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes, - Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons ; - Et, par elle meurtri des poings et des talons, Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve. Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des édits rire et gronder les foules. - Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité, Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! - Tandis que se faisait la rumeur du quartier, En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile Écrue, et pressentant violemment la voile ! »
S’il est donné à chacun d’être consterné par les
représentations du réel que se font les autres, il semble que peu de personnes
prennent le risque d’appliquer cette critique à elles-mêmes. Le prix de
l’hypocrisie est intuitivement moins lourd pour la conscience que celui de la
lucidité. Car qui veut quitter les charmes narcissiques de la
conviction et de l’indignation, pressent bien que ce sera pour sombrer sans
recours dans l’intranquillité. A présent il m’arrive d’éprouver comme une
douloureuse jubilation l’impression que plus je pense, plus je doute. Alors, je
me retourne vers toutes les certitudes, convictions, opinions qui furent les
miennes, et je les contemple comme s’il s’agissait de cadavres d’insectes cloués
au fond d’une boîte que seul un couvercle de verre préserve de la poussière.
Depuis plusieurs jours est né tout un pataquès de
l’altercation entre Alain Finkielkraut et une partie de la foule qui se fait
appeler Nuit Debout. Disons-le rapidement, j’ai plutôt de la sympathie pour
ceux qui, chez Nuit Debout, on envie d’exprimer l’écœurement provoqué par la soupe que la médiocre classe politique, financière et médiatique nous sert
au quotidien. Par ailleurs, je ne partage pas plus les fantasmes négatifs de
Finkielkraut sur le prétendu "Grand Remplacement" déploré par son ami Renaud
Camus, que ses fantasmes positifs sur un hypothétique âge d’or qui serait
révolu. Mais au fond, je ne crains ni n’espère rien d’un réel qui, quand on en
méprise les futiles convulsions qui offrent à tant de gens des opportunités de
s'agiter qu'ils prennent pour des raisons de vivre, n’a finalement rien de
nouveau à présenter aux hommes. Bref. Mon propos n’est pas là. Car contrairement
à de nombreux commentateurs de l’événement, je ne m’intéresse pas à l’identité
des protagonistes de cet affrontement.
Tout
ce que je constate, c’est qu’une fois encore, une confrontation indigne s’est
produite entre une foule et un individu. Or la foule, du plus loin que je me
souvienne, m’a toujours effrayé. Je n’aime ni les stades ni les fêtes, je ne
raffole pas des concerts, je me sens moutonnier dans toute manifestation,
fût-elle motivée par un élan humaniste. La foule ne pense pas. La foule est brutale.
Et surtout la foule, par essence, ne supporte pas la contradiction. Elle ne
peut l’admettre sans se dissoudre ; c’est la source de tous ses vices.
La recherche de cohérence, qu’on retrouve davantage chez l’engagé qui désire
afficher son opinion plutôt que chez celui qui se donne la peine de penser, se
transforme aisément en besoin de cohésion voire de stéréotypie : le renoncement
à une représentation alternative du réel ne fait ainsi que s’amplifier. Les
semblables s’agglutinent, croyant assouvir un désir de fraternité alors qu’ils
ne font que céder à une pulsion totalitaire. Si passe par là un non-semblable,
malheur à lui. Qu’il s’agisse d’un philosophe, d’un supporter de foot, d’un
dictateur déchu ne change rien au dégoût que m’ont toujours inspiré ces images.