"Au début, c'est pour nous évader des choses que nous pensons ; puis, lorsque nous sommes allés trop loin, pour nous perdre dans le regret de notre évasion..."
Cioran
« Levé avec force projets en tête, j’allais travailler, j’en étais convaincu, toute la matinée. A peine m’étais-je assis à ma table, que l’odieuse, l’infâme, et persuasive rengaine : "Qu’es-tu venu chercher dans ce monde ?" brisa net mon élan. Et je regagnai, comme d’ordinaire, mon lit avec l’espoir de trouver quelque réponse, de me rendormir plutôt. »
« Il avait aussi cette faculté merveilleuse de pouvoir, cinq heures durant, et sur n’importe quel sujet, parler sans jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence déversait, sans un arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur les réformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur l’agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur jargon écrit dans son charabia parlé. Serviable, quand cela ne lui coûtait rien, généreux, prodigue même, quand cela devait lui rapporter beaucoup, arrogant et servile, selon les événements et les hommes, sceptique sans élégance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans spontanéité, spirituel sans imprévu, il était sympathique à tout le monde. Aussi son élévation rapide ne surprit, n’indigna personne. Elle fut, au contraire, accueillie avec faveur des différents partis politiques, car Eugène ne passait pas pour un sectaire farouche, ne décourageait aucune espérance, aucune ambition, et l’on n’ignorait pas que, l’occasion venue, il était possible de s’entendre avec lui. Le tout était d’y mettre le prix. »
A travers les fenêtres, on ne distinguait que les halos
orangés des lampadaires à sodium qui jalonnaient le chemin longeant le jardin.
La brume enveloppait le dernier soir de décembre. Pour une fois, il avait
choisi de mettre un peu de musique dans la bibliothèque. Se laissant guider par
l’étrangeté de « No quarter » et la tristesse de la météo, il attrapa
son Lautréamont avant de s’asseoir dans le vieux fauteuil déchiré. Il songea un
instant à tous ces gens qui célébraient encore une fois le rituel du passage
vers une nouvelle année. La date changeait, la belle affaire ? Leurs
petits fours ne pouvaient dissimuler l’arrière-goût amer de la vie. Et pour lui
en tout cas, c’était bien cette amertume qui faisait le prix de l’existence. En
pensant à toutes ces conneries, alors que ses yeux glissaient sur
l’avertissement adressé par le poète au lecteur, une envie de Champagne le
saisit soudain. Flûte.
« Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles A certaines heures pâles de la nuit Près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes, simplement Des problèmes de mélancolie Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la glace du comptoir Et l'on se dit qu'il est bien tard... »
Début à 8 heures. On prend un petit
café avec des sucrettes de met’ et une assiette de space cake. Pour trouver la
hargne, on écoute les éditos de ces bolchos de France Inter. C’est sûr, Patrick
Cohen, Dominique Seux, Bernard Guetta sont communistes. Même le type qui récite
la liturgie du CAC en direct du temple, c’est un coco ! Des putains de
rouges, le couteau entre les dents.
10 heures. Entre deux shoots d’héro,
on se remémore les dernières paroles de Pierre Gattaz en Chine, affirmant que
la France était un pays communiste. Quelqu’un demande aux journalistes présents
s’ils ont déjà lu une ligne de Marx. Silence, suivi d’un fou rire généralisé.
Dans le fond de la salle, y’en a un qui vomit.
Midi. On se fait une omelette aux
psilos devant Rambo III. Ça commence bien, Rambo compte sauver la planète de la
menace soviétique. Mais un certain malaise gagne la rédaction lorsque le film
rappelle que dans les années 80, le « monde libre » était très copain
avec les djihadistes quand il fallait taper les Russes.
14 heures. La copie est pissée, on
a gerbé une couv’ d’enfer, bien envoyée à ces fumiers de cocos qui contrôlent
les médias français : Niel, Drahi, Lagardère, Dassault… On se congratule avant
de se faire un dernier rail de coke. C’est beau le journalisme. Vivement la
semaine prochaine.
Ce mardi matin, alors que j’ai préféré m’isoler des médias
pendant plusieurs jours de peur de subir une énième interprétation délirante du
réel façon Bernard Guetta et consorts, j’allume par ennui mon autoradio au feu rouge.
Je peste immédiatement en tombant sur une publicité, incident de plus en plus
fréquent mais toujours aussi navrant sur France Inter, station du service
public. Je patiente néanmoins, afin de connaître l’identité de l’invité.
Il s’agit de Bruno Le Maire, normalien, ancien ministre, et candidat aux
primaires de la droite et du centre. Le gars est assez jeune, et comme Emmanuel
Macron, nous fait le coup du renouveau dans le style de Giscard il y a quarante
ans. Lui aussi promet le changement, vieille habitude – le changement est la
promesse qui ne change jamais dans les discours électoraux. Vu que je n’ai que
ça à faire, je décide d’écouter en quoi son propos peut être original. Nous en
sommes à l’heure des appels d’auditeurs. Le premier se présente comme agriculteur,
mais pose une question qui n’a rien à voir avec sa profession. Cela n’empêche
pas Bruno Le Maire de débuter sa réponse ainsi : « je profite de
cette occasion pour saluer à travers vous tous mes amis agriculteurs ».
S’ensuit un blabla fiscal sans intérêt sur la TVA, les impôts et toutes sortes
de choses que les gens s’imaginent décisives pour orienter leur vote et faire
une différence entre ce qui est "de droite" et ce qui est "de gauche", alors que les propositions de toute la classe politique
sur ces sujets, comme d’ailleurs sur le reste (hormis quelques polémiques sociétales
de diversion), ne sont que des aménagements mineurs et consensuels dans la
matrice définie par le capitalisme. Bref, on passe à l’auditeur suivant. La
question et la réaction seront là encore sans aucune valeur, mais le type
téléphone depuis l’île de la Réunion et je me demande si ce nouveau détail,
manière d’attribuer au moins quelques miettes à l’électeur dans cette grande
mascarade de personnalisation qu’est la démocratie représentative, sera relevé
par le politicien. Bingo : « J’en profite, David, pour saluer tous
mes amis de la Réunion ». Je lâche une seconde
le volant pour applaudir. Le troisième intervenant trié par le standard s’adresse
à l’invité en l’appelant "Monsieur le Ministre", selon cette
convention qui veut qu’une personne ayant été ministre soit nommée ainsi pour
le restant de ses jours. Aussitôt, le candidat du renouveau lui coupe la
parole : « oh vous savez, je préfèrerais largement Bruno. Appelez-moi
Bruno ».
Une journée de consultations m’attend, et j’ai déjà mon
compte d’histrionisme. J’éteins la radio : à choisir, mieux vaut l’ennui
que la bile.
A la dernière minute, Sting ne put se rendre sur scène pour son concert-hommage, à cause d'une vilaine gastro-entérite. Sid Vicious fut choisi pour le remplacer au pied levé. Mauvaise idée...
C’est ma femme qui m’a appris ce matin, avec douceur, ta mort. J’ai pleuré. Je savais pourtant que ce moment allait arriver, comme on se prépare au départ d’un proche. Il faut dire que je n’avais que dix ans lorsque je t’ai rencontré... Comme une blessure étrange, "Suzanne" devait me hanter à jamais. C’est la seule chanson que je sais interpréter une guitare à la main, ce que j’ai fait des centaines de fois, mes malheureux amis du lycée peuvent en témoigner. Tout le reste, les agitations hystériques de l’actualité n’ont aucune importance à côté de cette nouvelle : tu n’es plus là. Mais ce n’est pas une disparition. Un poète ne disparaît pas.
« Ma curiosité et ma répulsion, ma terreur aussi devant
son regard d’huile et de métal, devant son obséquiosité, sa ruse sans vernis,
son hypocrisie étrangement non voilée, ses continuelles et évidentes
dissimulations, devant ce mélange de canaille et de fou. Imposture et infamie
en pleine lumière. Son insincérité est perceptible dans tous ses gestes, dans
toutes ses paroles. Le mot n’est pas exact, car être insincère c’est cacher la
vérité, c’est la connaître, mais en lui nulle trace, nulle idée, nul soupçon de
vérité, ni de mensonge d’ailleurs, rien, sinon une âpreté immonde, une démence
intéressée... »
« Je n’ai jamais apprécié les gens en fonction de ce qu’ils
font, mais toujours en fonction de ce qu’ils sont. C’est pour ça que
quand on me dit de quelqu'un "c’est un raté, il n’a rien fait", ça n’a
aucune espèce d’importance. Je ne trouve pas qu’il faille se réaliser. Mais il
faut quand même être quelqu’un. En ce sens, j’ai connu des gens extraordinaires
dans ma vie, dont on ne parlera jamais dans la littérature mais ça n’a aucune
importance. Ce qui compte, c’est ce qu’un être est. J’irai même plus loin :
je crois que sur le plan métaphysique, une conversation avec quelqu’un qui a
des angoisses personnelles – disons une concierge inquiète… Elle est plus
intéressante qu’un philosophe satisfait de lui-même, infatué. »
Cioran, entretien avec Christian Bussy
Et pour ceux qui ont 27 minutes 49 secondes à perdre correctement en attendant la mort, je partage ici l'intégralité de l'entretien :
Comme chaque année, à l’issue d’un blabla sidéralement vide devant
des pantins se satisfaisant davantage d’avoir été choisis que de choisir
leurs questions, le Président de notre République finissante battra la
campagne dans les jardins de son palais, où de serviles acteurs de la
société du spectacle, comédiens, journalistes, patrons, syndicalistes,
se goinfreront de petits fours, avant que certains d’entre eux soient
épinglés de la friandise républicaine. Pêle-mêle, seront adoubés cette
fois-ci Marion Cotillard, Pierre Richard, Ariane Ascaride, Matthieu
Ricard, Nonce Paolini, Alain Duhamel, Jacques Juillard, Nicole Notat,
etc. Avant de s’agenouiller dans le caniveau, toute cette basse-cour ferait mieux
de lire Cyrano pour saisir la distinction entre l’orgueil et la vanité…
« LE BRET Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, La fortune et la gloire...
CYRANO Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci ! D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François" ?... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la Lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
« Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière, sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d'obéissance ; très Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté A se renfermer dans la fraîcheur des latrines : Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet Derrière la maison, en hiver, s'illunait, Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son œil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots ! Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes, De l'enfant se jetaient sur cet étonnement. C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !
A sept ans, il faisait des romans, sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes, - Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons ; - Et, par elle meurtri des poings et des talons, Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve. Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des édits rire et gronder les foules. - Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité, Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! - Tandis que se faisait la rumeur du quartier, En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile Écrue, et pressentant violemment la voile ! »
S’il est donné à chacun d’être consterné par les
représentations du réel que se font les autres, il semble que peu de personnes
prennent le risque d’appliquer cette critique à elles-mêmes. Le prix de
l’hypocrisie est intuitivement moins lourd pour la conscience que celui de la
lucidité. Car qui veut quitter les charmes narcissiques de la
conviction et de l’indignation, pressent bien que ce sera pour sombrer sans
recours dans l’intranquillité. A présent il m’arrive d’éprouver comme une
douloureuse jubilation l’impression que plus je pense, plus je doute. Alors, je
me retourne vers toutes les certitudes, convictions, opinions qui furent les
miennes, et je les contemple comme s’il s’agissait de cadavres d’insectes cloués
au fond d’une boîte que seul un couvercle de verre préserve de la poussière.
Depuis plusieurs jours est né tout un pataquès de
l’altercation entre Alain Finkielkraut et une partie de la foule qui se fait
appeler Nuit Debout. Disons-le rapidement, j’ai plutôt de la sympathie pour
ceux qui, chez Nuit Debout, on envie d’exprimer l’écœurement provoqué par la soupe que la médiocre classe politique, financière et médiatique nous sert
au quotidien. Par ailleurs, je ne partage pas plus les fantasmes négatifs de
Finkielkraut sur le prétendu "Grand Remplacement" déploré par son ami Renaud
Camus, que ses fantasmes positifs sur un hypothétique âge d’or qui serait
révolu. Mais au fond, je ne crains ni n’espère rien d’un réel qui, quand on en
méprise les futiles convulsions qui offrent à tant de gens des opportunités de
s'agiter qu'ils prennent pour des raisons de vivre, n’a finalement rien de
nouveau à présenter aux hommes. Bref. Mon propos n’est pas là. Car contrairement
à de nombreux commentateurs de l’événement, je ne m’intéresse pas à l’identité
des protagonistes de cet affrontement.
Tout
ce que je constate, c’est qu’une fois encore, une confrontation indigne s’est
produite entre une foule et un individu. Or la foule, du plus loin que je me
souvienne, m’a toujours effrayé. Je n’aime ni les stades ni les fêtes, je ne
raffole pas des concerts, je me sens moutonnier dans toute manifestation,
fût-elle motivée par un élan humaniste. La foule ne pense pas. La foule est brutale.
Et surtout la foule, par essence, ne supporte pas la contradiction. Elle ne
peut l’admettre sans se dissoudre ; c’est la source de tous ses vices.
La recherche de cohérence, qu’on retrouve davantage chez l’engagé qui désire
afficher son opinion plutôt que chez celui qui se donne la peine de penser, se
transforme aisément en besoin de cohésion voire de stéréotypie : le renoncement
à une représentation alternative du réel ne fait ainsi que s’amplifier. Les
semblables s’agglutinent, croyant assouvir un désir de fraternité alors qu’ils
ne font que céder à une pulsion totalitaire. Si passe par là un non-semblable,
malheur à lui. Qu’il s’agisse d’un philosophe, d’un supporter de foot, d’un
dictateur déchu ne change rien au dégoût que m’ont toujours inspiré ces images.